Une toute autre perspective - deuxième partie : "S'attacher, rejetter, ignorer"

L'essence de notre expérience est le changement. D'instant en instant la vie s'écoule et n'est jamais la même. L'altération perpétuelle est l'essence de l'univers de perception. Une pensée apparaît dans notre esprit, et une demi-seconde plus tard elle est partie. Une autre se présente, et la voici partie également. Un son frappe à nos oreilles et c'est le silence. Ouvrez les yeux, et le monde entre à flots, fermez les, il est parti. Les gens font irruptions dans votre vie et repartent. Les amis disparaissent. Les membres de la famille meurent. La chance grimpe et descend. Parfois vous gagnez et aussi souvent vous perdez? C'est un incessant changement. Changement. Changement. Deux moments ne sont jamais semblables. Il n'y a rien de mal à cela. C'est la nature de l'univers. Mais la culture de l'humanité nous a enseigné de bizarre réponses à ce flux incessant. Nous rangeons les expériences dans des catégories. Nous essayons de faire entrer chaque perception, chaque changement mental de ce courant sans fin, dans l'un des tiroirs suivants : bien, mal, sans intérêt. Ensuite, selon celui que nous avons utilisé, notre perception s'effectue à un travers un jeu de réponses mentales standardisées.
Si une perception particulière a été étiquetée " bonne", nous essayons de figer le temps juste à cet instant. Nous nous accrochons à cette pensée particulière, nous la caressons, nous l'embrassons, et essayons de l'empêcher de s'échapper. Lorsque nous n'y parvenons pas, nous mettons tous nos efforts pour répéter l'expérience qui l'a produite. Nous appellerons cette habitude mentale " s'attacher".
De l'autre côté du mental se trouve le tiroir qui porte l'étiquette "mal". Lorsque nous percevons quelque chose de "mal", nous essayons de le repousser. Nous essayons de le nier, de le rejeter, de nous en débarrasser de toutes les manières possibles. Nous nous battons contre notre propre expérience. Nous fuyons des parties de nous-même. Nous appellerons cette habitude mentale "rejeter".
Entre ces deux réactions se trouve le tiroir "neutre". Là, nous rangeons les expériences étiquetées ni "bien" ni "mal". Elles sont tièdes, neutres, sans intérêt et ennuyeuses. Nous les rangeons pour pouvoir les ignorer et reporter notre attention là où l'action se trouve, c'est à dire sur notre incessant manège de désirs et d'aversions. Toute cette catégorie d'expériences est dépouillé de sa juste part d'attention. Nous appellerons cette habitude mentale "ignorer".

Le résultat direct de cette folie est un perpétuelle course vers nulle part, une bataille incessante pour le plaisir, une fuite sans fin devant la douleur et l'ignorance perpétuelle de 90 % de notre expérience. Vous vous demandez pourquoi la vie a un goût si fade ? En fin de compte, c'est un système qui ne marche pas. Aussi grand soit l'effort dans votre poursuite du plaisir et du succès, il vous arrive d'échouer. Aussi rapide que vous soyez pour éviter la souffrance, elle vous rattrape parfois. Et, entre ces deux moments, la vie est ennuyeuse à en pleurer. Nous avons construit des murs autour de nous et sommes pris au piège dans la prison de nos propres mensonges et de nos aversions. Nous souffrons.
Souffrance est un grand mot dans la pensée bouddhique. Il signifie le profond, subtil sens d'insatisfaction qui fait partie de chaque moment mental et qui résulte directement de la routine du fonctionnement mental. L'essence de la vie est souffrance, à dit le Bouddha. A première vue, cela semble morbide et pessimiste. Et même faux. Après tout, il y a bien des fois où nous sommes heureux, n'est-ce pas ? Non, il n'y en a pas. Cela semble seulement le cas. Prenez n'importe quel moment où vous vous sentez réellement comblé et examinez-le attentivement. Sous la joie, vous trouverez ce fin courant sous-jacent de tension qui pénètre tout, et, aussi merveilleux que soit cet instant, il va se terminer. Aussi grand soit ce que vous venez de gagner, vous allez en perdre une partie et passer le reste de vitre vie à préserver ce que vous possédez ou à faire des plans pour gagner plus. Et en fin de compte, vous allez mourir. A la fin, vous perdrez tout. Tout est éphémère.
Plutôt triste, n'est-ce pas ? Heureusement, ce n'est pas le cas. Pas du tout. C'est seulement désolant lorsque vous voyez les choses depuis le niveau ordinaire de la perspective mentale, celui où fonctionne la machine mentale.
En dessous de ce niveau se trouve une tout autre perpective, une manière complétement différente de regarder l'univers.
© Peinture de François SCHLESSERC'est un niveau où le mental n'essaye pas de fixer le temps, où nous ne nous attachons pas à notre expérience à mesure qu'elle se déroule, où nous n'essayons pas de repousser les choses au-dehors et de les ignorer. c'est un niveau d'expérience au-delà du bon et du mauvais, au-delà du plaisir et de la peine. C'est une manière merveilleuse de percevoir le monde, et c'est un talent qui peut s'apprendre. Ce n'est pas facile, mais cela s'apprend.
Parole inspirée du Vénérable Hénépola Gunaratana
"Méditer au quotidien"
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